Saison 18-19

Mamma nous révèle tout

Entretiens avec Laurent Pelly, Laurent Nouari et Patrizia Ciofi

Imaginez une troupe en pleine répétition de l’opéra Romulus et Ersilia dans un théâtre de « province », lorsque l’ego des artistes se met en travers du bon déroulement des choses. La prima donna refuse de suivre les indications du metteur en scène qui désespère et s’arrache les cheveux. Comme si cela ne suffisait pas, un(e) Castafiore manqué(e) déboule en pleine répétition afin de promouvoir sa fille. C’est Mamma Agata, Laurent Naouri, en travesti masculin, la mère de la seconda donna qui exige un grand solo et un duo avec la prima donna pour sa fille. On en vient aux mains (gentiment). Certains artistes fuient la production, le projet semble tourner au fiasco. Mais c’est sans compter sur Mamma Agata qui devient le deus ex machina du spectacle. Lorsque Mamma Agata interprétera « Assisa a’ piè d'un sacco... », cela vous rappellera probablement quelque chose.


© Bertrand Stofleth

N’avez-vous jamais rêvé de vous immiscer dans une répétition, de jeter un œil dans cette cuisine où grouillent les marmitons du lyrique, en train de préparer un festin pour vos oreilles et pour vos yeux ? Gaetano Donizetti vous en donne l’occasion, comme Mozart l’a fait dans le Schauspieldirektor, ou Strauss dans Ariadne auf Naxos. Le convenienze ed inconvenienze teatrali. Viva la Mamma! est un cadeau idéal et constitue une sortie familiale de rêve et divertissante pour les fêtes de fin d’année. À coups de catastrophes en chaîne, Donizetti se moque avec tendresse du théâtre lyrique et de sa folie, cette folie qui trop souvent manque au monde actuel. Les convenances volent en éclats et les égos, ainsi que les frustrations s’exacerbent. Venez découvrir un surprenant décor unique et double à la fois de Chantal Thomas où prend place la mise en scène millimétrée et inventive de Laurent Pelly. Ce dernier, le baryton Laurent Naouri et la soprano Patrizia Ciofi nous racontent leur expérience de cette production.

 


© GTG / Carole Parodi

Votre mise en scène et les décors de Chantal Thomas que racontent-ils ? Pour vous Viva la mamma! c’est… ?
Une comédie, une œuvre burlesque qui plonge le spectateur dans les coulisses d’un opéra avec beaucoup d’humour. Mais c’est aussi une comédie mélancolique qui apporte un regard à la fois satirique et tendre sur un monde désuet. C’est une farce, mais une farce triste, un fenêtre sur un monde qui disparaît. La vision de Donizetti sur le théâtre lyrique a quelque chose d’amer voire de pathétique. On navigue dans un univers de divas capricieuses et d’artistes ratés.
Dans cette production, Chantal Thomas (décors) et moi avons créé un cadre qui nous permet d’aborder la question de l’art qui disparaît dans ce monde où l’économie de marché prend le dessus. Nous nous sommes inspirés des images de théâtres et cinémas américains reconvertis en parking ou en boutiques. Dans la première partie, les spectateurs pourront voir un parking – anciennement un théâtre de province
dont on devine encore les contours, peuplé de fantômes : les personnages de Viva la mamma!
Dans la seconde partie, comme dans un flashback, on retrouve un demi-théâtre à l’italienne, rouge et or, où les fantômes reprennent corps. C’est un changement de décor imposant et brutal qui permet de mettre en parallèle ces deux mondes. Dans notre lecture de l’œuvre la scénographie est très importante, nous avons voulu agencer l’espace avec soin et poésie. La comédie est un genre délicat où il faut savoir rester sur le fil entre la farce et le drame sinon on prend le risque de devenir lourd, vulgaire ou gras. J’affectionne les œuvres de Donizetti car, avec beaucoup d’humour, elles offrent un regard mélancolique sur les éléments de société qu’elles décrivent. Ces aspects pathétiques, très inspirés de la commedia dell’arte, sont particulièrement émouvants.

À quel point la satire du monde lyrique est-elle encore d’actualité ?
L’égocentricité est d’actualité, un aspect qui n’est pas uniquement l’apanage du monde lyrique ! Ce dramma giocoso est une métaphore de la vanité humaine. Les personnages sont excessifs et insupportables, comme tout un chacun. Dans Donizetti, on retrouve souvent cet aspect féroce rappelant l’âge d’or de la comédie italienne, notamment chez Carlo Goldoni.

Est-ce difficile de travailler avec des chanteurs lyriques et de réussir à les faire rire de leurs propres défauts ?
Cela dépend des chanteurs. Laurent Naouri et Patrizia Ciofi ont du vécu, du coup, cela les amuse beaucoup. On a surtout joué ensemble à explorer leurs personnages. Il ne faut pas oublier que l’œuvre est complexe, c’est un collage de différents éléments. Pour maintenir une tension dramatique, il faut adopter l’attitude d’un explorateur. L’œuvre ne prend forme que si on lui donne une réalité et une cohérence. Dans la comédie, cela signifie surtout travailler avec beaucoup de précision, comme un horloger. Il faut trouver le bon équilibre entre amusement et rigueur absolue.

Quels éléments de la musique de Donizetti vous ont particulièrement marqués ?
Certains numéros d’ensemble, en particulier l’octuor qui suit le premier air de la Prima Donna, m’ont fascinés. Donizetti, dans sa folie créatrice et avec son génie, réussit à apporter du burlesque et un regard critique, distant sur son époque. C’est cette vitalité méditerranéenne et le génie comique qui m’ont marqué – dans toutes ses œuvres, pas uniquement Viva la mamma!

Conseilleriez-vous cette œuvre à des spectateurs qui découvrent l’opéra pour la première fois ?
C’est toujours extraordinaire de découvrir l’opéra. Viva la mamma! est particulièrement accessible par son langage et les situations burlesques. Le personnage de Mamma Agata (un rôle de femme chanté par un homme à la tessiture de basse) est un genre d’humour qui n’a pas de barrières.

Un entretien avec le metteur en scène Laurent Pelly par Tania Rutigliani

 


© Bertrand Stofleth

Décrivez-nous cette production.
Laurent Pelly part du principe que l’opéra est un genre moribond en Italie et cette désaffection se retrouve dans les décors signés Chantal Thomas. Dans la première partie du spectacle, les personnages sont comme des fantômes évoluant dans un monde laissé à l’abandon. Dans la seconde partie du spectacle, l’histoire se déplace dans le temps et les fantômes reprennent vie dans leur temporalité. Laurent Pelly, étant un grand fan des films de Fellini, s’en inspire pour leur côté peintures d’époques nostalgiques.

Le monde lyrique que présente Donizetti dans son œuvre est-il toujours d’actualité ?
La description des personnages est vraiment très caractéristique de ce qu’on pouvait rencontrer à l’époque de Donizetti, et que l’on rencontre encore aujourd’hui : des chanteurs, des compositeurs, des librettistes, des directeurs bouffis d’ego. Ce monde n’a pas tellement changé en 200 ans.

Pouvez-vous décrire votre personnage, Mamma Agata, à un public qui découvre ce dramma giocoso ?
Mamma Agata est l’archétype de la mamma italienne, férocement prête à tout pour que sa fille, la seconda donna, réussisse dans la vie – quitte à utiliser la corruption et des moyens de pression divers sur le compositeurs et le librettiste. Mamma Agata crée un tel désordre dans la petite compagnie lyrique qu’un chanteur déserte la production. Au pied levé, elle reprend alors son rôle de façon assez destructrice et effrayante – vu qu’elle n’a évidemment aucun talent. Tous ses efforts sont finalement vains, car les producteurs sont partis avec l’argent. La troupe d’artistes se transforme alors en joyeuse bande d’escrocs qui prend la poudre d’escampette.

Le travestissement est-ce un défi ?
Pas vraiment, une fois le costume enfilé, on devient le personnage, même s’il faut s’épiler les avant-bras et porter des talons.
Je pense avant tout à l’histoire que mon personnage raconte, le reste vient naturellement. J’ai mentalement pris l’exemple de mes tantes, le résultat a beaucoup fait rire.

C’est un rôle particulièrement « sportif » physiquement et vocalement ?
Il s’agit d’un opéra court... mais intense, on en sort lessivé. D’un côté, mon personnage doit chanter dans tous les registres, du grave au falsetto ; de l’autre la mise en scène de Laurent Pelly est très construite, précise et chorégraphiée : un sacré défi !

Comment se sont déroulées vos retrouvailles avec Laurent Pelly ?
C’est, à mon sens, l’une de nos plus belles collaborations. Vu que nous nous connaissons, cela nous permet de beaucoup échanger autour d’un personnage. De plus, se retrouver à Genève où nous nous étions rencontrés il y a 21 ans (Orphée aux Enfers, Offenbach) est assez nostalgique.

Conseilleriez-vous cette œuvre à des spectateurs qui découvrent l’opéra pour la première fois ?
Oh oui ! C’est un show absurdo-dingue dont tout l’intérêt est l’humour – le genre de comique qui parle à un très large public.

Un entretien avec le baryton Laurent Naouri par Tania Rutigliani

 


© Bertrand Stofleth

Viva la mamma!, de quoi s’agit-il ?
J’ai l’habitude de chanter dans des opéras où je meurs sur scène, là c’est l’humour qui est l’acteur principal de la pièce : au lieu de mourir, je fais rire. C’est un opéra qui parle de nous, artistes lyriques et autres personnages évoluant dans cet univers, qui raconte nos tics, nos manies, nos phobies. Le spectateur assiste aux péripéties d’une petite troupe d’opéra essayant de monter un spectacle. Évidemment, tout se passe mal et le spectacle n’est jamais monté.

Comment s’est déroulée votre collaboration avec Laurent Pelly ?
C’est une personne exceptionnelle et nous avons navigué dans un monde dont il est le maître : l’humour. Lors de la création à Lyon, il nous observait et puisait dans nos manies des éléments pour sa mise en scène. Par exemple, j’arrivais chaque matin mangeant ma banane – ce qui l’amusait beaucoup et il a intégré cet élément à mon jeu. Il aime se moquer gentiment de nos habitudes et les incorpore à la pièce, ça a beaucoup faire rire le public.

Vous évoluez dans le monde lyrique depuis longtemps. Pensez-vous que la satire de Donizetti soit encore d’actualité ?
Le cadre est assez fidèle, mais je pense qu’il correspond plutôt aux théâtres plus petits, de province. Il y règne une compétition féroce et il faut savoir taper du poing sur la table pour acquérir de la notoriété et se faire respecter. Le portrait de la mère poule est très actuel et pas uniquement dans le monde lyrique.

Décrivez-nous votre personnage.
C’est une prima donna qui a atteint déjà une certaine maturité. Elle est capricieuse, jalouse et sent que sa carrière touche à sa fin. Elle n’apprécie pas de devoir chanter avec une troupe aussi provinciale. Elle essaie alors de s’imposer, de rappeler sa gloire passée aux autres membres de sa troupe. Pour ce faire, elle vogue de caprice en caprice.
Dès la première répétition, il faut être très sûre de soi et équilibrée pour pouvoir se prendre au jeu. Il est important de trouver du plaisir et être fière du personnage que l’on incarne sans souffrir.

C’est un rôle particulièrement « sportif » physiquement et vocalement ?
Il s’agit d’un rôle très théâtral, qui demande beaucoup d’engagement. Il faut assurer le chant alors qu’on traverse le plateau en courant, qu’on fait semblant de se battre. En parallèle, certaines parties vocales ne sont pas anodines, les airs presque rossiniens avec beaucoup de coloratura sont très exigeants même s’ils sont destinés à faire rire. Et, finalement, il faut que le tout ait l’air simple et naturel – ce sont les heures de répétitions qui permettent de prendre le rythme et donnent une fluidité à l’ensemble.

Conseilleriez-vous cette œuvre à des spectateurs qui découvrent l’opéra pour la première fois ?
Absolument ! Dans la même soirée, on ne découvre pas seulement l’opéra mais aussi ses coulisses – ses personnages, ses rites, ses facettes, ses manies. Pour entrer dans un nouvel univers, rien de tel que de le découvrir avec un sourire !

Un entretien avec la soprano Patrizia Ciofi par Tania Rutigliani

 


© VOLPE.PHOTOgraphy

En fosse, L’Orchestre de Chambre de Genève
Ces dernières saisons, le Grand Théâtre de Genève accueillait L’Orchestre de Chambre de Genève (L’OCG) pour accompagner des voix d’envergure internationale telles Joyce DiDonato et Sonya Yoncheva ; ou encore pour animer la soirée jeune public aux côtés de Joan Mompart (Figaro-ci, Figaro-là !). En cette fin d’année, L’OCG occupera la fosse pour Le convenienze ed incovenienze teatrali ! Depuis sa création en 1992, L’OCG propose des saisons de concerts dont les programmes s’articulent chacun autour d’une thématique et privilégient les périodes classiques et préromantiques, sans oublier quelques incursions dans la musique de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle. L’orchestre prend à cœur sa mission pédagogique et la diffusion culturelle de proximité. Signe d’une implantation locale forte, l’orchestre collabore étroitement et présente de nombreux programmes et de fructueuses collaborations artistiques avec diverses institutions culturelles et pédagogiques de Genève, notamment les formations chorales.

 

Le convenienze ed inconvenienze teatrali. Viva la Mamma! de Gaetano Donizetti, 21 décembre 2018 au 3 janvier 2019 à l'Opéra des Nations

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