Saison 18-19

Vertige de l'amour

Tchaïkovski, Schumann et Schubert pour un Vertige Romantique…


© GTG / Gregory Batardon

Vous devez être nombreux à vous demander ce qui se cache derrière le titre du deuxième programme du Ballet du Grand Théâtre : Vertige Romantique. Deux jeunes chorégraphes, Natalia Horecna et Andrew Skeels, nous entraînent dans leur monde, sur des musiques interprétées en live, de trois compositeurs caractéristiques de la période dite romantique. Une musique libre et audacieuse, à l’image des deux chorégraphies qui vous sont proposées à la fin du mois de juin et début juillet.

L’exaltation du « moi » reste très souvent au centre de leurs compositions, qui donnent l’ascendant aux sentiments sur la raison. La musique devient un art, au même titre que la peinture ou la littérature expriment la passion, et pas forcément que la passion amoureuse, celle qui devrait nous habiter tous. En entendant le mot romantisme, certaines et certains font la moue et le considèrent has been, car nous vivons dans une société du plaisir et du contrôle. Aimer oui, mais pas souffrir. Cependant, la recherche du grand amour, de celui qui par définition peut faire mal, n’est pas morte. Les billets doux sont remplacés par des textos ou des sextos et on fantasme pendant des semaines sur une personne avec qui on a tchatté sur le Net. Croyez-nous, le romantisme n’est pas mort ; il a encore de beaux jours devant lui dans un monde de plus en plus pragmatique et individualiste. Nous avons tous un besoin de dépassement et d’irrationalité. Sur le long terme, le consumérisme a ses limites et ne saurait rendre heureux.

Les mélodies de Tchaïkovski, les romances ou les Scènes d’enfants de Schumann, le Trio de Schubert, ainsi que les mouvements des corps des danseuses et danseurs sont à la source d’une réelle émotion. Ensemble, ils suggèrent un infini à l’origine du vertige, du vertige créateur d’émotions et de connaissances : « il n’y a de vraie jouissance qu’à partir du moment où le vertige commence », écrit Goethe dans Les voyages de Wilhelm Meister. Nous parlons bien de ce vertige qui résulte d’une émotion intense, d’une ivresse, d’une tentation ou d’une forte impression. Avec le vertige, nos sensations s’avivent, il donne une idée de notre dépendance à notre environnement, de la relativité de notre liberté, de la fragilité de notre raison. Blaise Pascal nous éclaire : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne le faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » Notre besoin d’ivresse, de lâcher prise, est-il sans danger ? « Enivrez-vous ! » nous dit le poète. Dans L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera nous dit « Le vertige, c'est autre chose que la peur de tomber. C'est la voix du vide au-dessous de nous, qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. » Cette sensation est une panique voluptueuse qui permet d’effacer temporairement la réalité. Nous avons tous un attrait pour ces forces d’instinct, qui peut s’exprimer de différentes façons. Certes, il y a le vertige physiologique lié à la spatialité, mais n’oublions pas celui correspondant à la recherche de la plénitude de l’être, ne fût-ce que le syndrome de Stendhal, ou le coup de foudre : le vertige amoureux, pour ne citer qu’eux.

Sur des musiques sublimes, composées pendant la période dite romantique et interprétées par des musiciens sur la scène de l’Opéra des Nations, les chorégraphes Natalia Horecna et Andrew Skeels nous invitent à pénétrer dans leur univers, à découvrir leur langage et à partager leurs passions. Nés sous des horizons différents, elle Slovaque, lui Américain, ils ont cependant beaucoup de points communs. Pour celui qui a le privilège de les rencontrer ou de les voir travailler, il n’a qu’une hâte, c’est de voir le rideau se lever sur leurs créations, dans lesquelles les maîtres-mots semblent être Émotion, Partage et Passion. Lorsqu’on évoque avec eux leur travail, leurs regards s’illuminent, que dis-je, s’allument, avec modestie et enthousiasme. Directeur du Ballet du Grand Théâtre, Philippe Cohen, les a invités venir travailler avec cette Compagnie qui ne cesse de conquérir les grandes scènes mondiales. Après Reinhild Hoffmann, une chorégraphe emblématique du Tanztheater, nous vous invitons à découvrir deux jeunes talents qui, sans aucun doute, sauront vous séduire dans un programme où les corps rencontrent les notes et les paroles et font parler les âmes.


© GTG / Gregory Batardon

Return to Nothingness
Le retour au néant, c’est ainsi que s’intitule la pièce de Natalia Horecna, qui s’appuie sur le Trio N°2 de Franz Schubert suggéré par Philippe Cohen et qui d’emblée l’a fascinée.

Soliste au Hamburg Ballett, elle rejoint plus tard le Scapino Ballet Rotterdam et le Nederlands Dans Theater (NDT) en 2006. À partir de 2007, elle signe ses propres pièces pour diverses compagnies européennes. Elle ne dirige pas de compagnie, mais elle est régulièrement invitée par les troupes les plus prestigieuses telles que le NDT, le Staatsoper de Vienne, le Hamburg Ballett, le Royal Danish Ballet et autres Finnish National Ballet ou Deutsche Oper am Rhein, et naturellement le Ballet du Grand Théâtre de Genève.

La jeune femme à l’apparence si fragile, le sourire aux lèvres, nous invite à vivre dans le moment présent, à oublier les peines du passé et à ne pas spéculer sur le futur. Dans ce monde de rush-life, elle se demande comment trouver la paix intérieure, comment se trouver soi-même. Elle nous invite à échapper au quotidien et à retrouver de vraies valeurs à travers une vision intérieure. Un mot qui revient souvent dans l’entretien est le mot liberté. Sur une musique porteuse d’images, de calme, de sérénité et de paix, elle suggère sans imposer. Elle ouvre un espace de liberté pour livrer l’amour qu’elle peut donner. Elle propose, mais n’impose pas, sur la musique ressentie comme une fleur, avec ses couleurs, ses formes, ses parfums et sa sensualité. Ce qui lui importe, c’est le partage. Ne serait-ce pas un retour au néant qui est à la fois vie et achèvement ?

Dans son élégie, But behind the bridge, un hymne à la vie et à l’amour, en temps de guerre, créée avec le Ballet de Monte-Carlo, il y est question de barbarie, de douleur, de séparation, de perte, de désespoir, de manipulation, d’obsessions et d’expiation. Natalia Horecna amène les interprètes à s’investir corps et âme dans les tourbillons émotionnels des personnages. De toutes les situations, aussi tragiques soient-elles, elle sait faire émerger la poésie et l’énergie. Au moment de la création de But behind the bridge, elle disait : « J’ai entendu quelque part cette phrase : "Connaître son moi : pas de problème. Connaître son moi : pas de souffrance", ou quelque chose d’encore plus spirituel : "Pas de moi : pas de souffrance". J’ai réfléchi longuement à cette question dans le calme, pour essayer de comprendre… Tout ce que je pourrais suggérer avec ma nouvelle œuvre, ce sont quelques phrases apparemment simples : "Quand allons-nous cesser de nous pointer du doigt les uns les autres ? Que pouvons-nous faire, chacun de notre côté, pour contribuer à la possibilité d’un monde meilleur ? Quel espace accordons-nous à notre propre conscience pour naître à la vie ? Au fond, nous connaissons-nous vraiment ?" Je n’accuse personne, ceci n’est pas une accusation. Je ne juge pas non plus. Ce ne sont que des questions. Il est très facile de déclencher des guerres. Il est beaucoup plus difficile de préserver la paix. En mémoire d’Aylan Kurdi... Et à ceux qui sont à la recherche d’une vie. »
Ces lignes pourraient également s’appliquer au travail qu’elle développe actuellement avec le Ballet du Grand Théâtre. Nul doute que vous serez nombreuses et nombreux à vouloir découvrir son art du mouvement qui fait sens et jamais n’échappe à la beauté.


© GTG / Gregory Batardon

Fallen
Un rire tonitruant et communicatif, ne cherchez plus, Andrew ne doit pas être très loin. Il ne saurait dissimuler son enthousiasme, ni sa vitalité qu’il partage volontiers avec ses publics, les danseuses et les danseurs et les personnes qu’il rencontre. Andrew n’est pas vraiment un newcomer sur la scène de l’Opéra des Nations puisqu’il nous avait rendu visite au cours de la première saison du côté de la Place des Nations, avec un spectacle créé pour le Festival Suresnes Cités Danse, Street Dance Club, qui retrouvait l'esprit des années folles et des clubs de jazz des années 20-30 à New-York, tels le Cotton Club et le Savoy Ballroom, qui célébraient aussi la naissance d'une nouvelle communauté d'hommes et femmes unis par la danse et la musique.

Formé à l’école du ballet de Boston, il a été diplômé en 2003 en tant que boursier de la Sydelle Gomberg Scholarship. Danseur aux Grands Ballets Canadiens, il interprète des rôles de solistes dans des pièces de Jiri Kylian, Mats Ek, Ohad Nahrin, Stijn Celis, Didy Veldman, Marco Goecke, Stephan Thoss, Christopher Wheeldon, George Balanchine, et de nombreux autres chorégraphes. Installé à Montréal, il développe un langage chorégraphique unique et original qui puise dans son expérience du hip hop, du contact improvisation, des arts martiaux, sans oublier la danse classique. Un langage qui jamais ne laisse indifférent et qui d’emblée ouvre de nouvelles perspectives.

C’est la première fois qu’Andrew travaille avec un grand groupe, les 22 danseuses et danseurs du Ballet du Grand Théâtre. Fasciné par eux, il admire leur générosité, tout en restant très strict. Il fait l’éloge de la Compagnie, évoque sa souplesse, pas que sur le plan physique, et dit d’elle qu’elle a le cœur sur la main.

Sur des musiques de Tchaïkovski et de Schumann qu’il a soigneusement choisies et qu’il aime, Andrew écrit une partition qui s’intitule : Fallen. C’est tout un programme rempli d’interrogations. Le mot chute est porteur de sens, propre et figuré, qui peut trouver, dans notre inconscient, le support nécessaire au retour du refoulé.
Dans la peur de la chute se niche l’angoisse d’une perte d’équilibre. Elle contient une angoisse d’être déséquilibré, à savoir d’être dément ou tombé sur la tête. Il s’agit d’abord de chute, de tomber, mais il y a également de succomber, et pourquoi pas d’être enchanté. Andrew Skeels nous emmène dans une forêt magique, probablement enchantée, où nous verrons tomber des fleurs dans "La forêt d’Andrew". Si l’une ou l’autre fois, les danseuses ou les danseurs tombent, la question de comment se relever se présente immédiatement. S’il est un mot qui revient souvent au cours de l’entretien, c’est « émotion ». Il aime la forêt magique, la technique, mais elles sont au service de l’émotion qui nait d’une intention et non d’une abstraction.

Il ne nous reste plus qu’à être patients pour succomber aux univers émotionnels et de partage issus de deux cultures et qui n’ont qu’un seul objectif : nous faire vibrer, et probablement nous suggérer un message que seul l’art sait générer.

Par Daniel Dollé

Vertige romantique, 28 juin > 4 juillet 2018 à l'Opéra des Nations

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