Saison 17-18

Voulez-vous jouer au baron ?..

Entretien avec Christian Räth par Charles Sigel.

C’est cette œuvre de Johann Strauss si souvent délaissée dans les pays francophones que le metteur en scène Christian Räth nous propose pour les fêtes de fin d’année. Lui qui auparavant accompagnait Laurent Pelly et Robert Carsen dans leur mise en scène et avant de réaliser un projet pour le Met de New York, c’est à l’Opéra des Nations que l’ancien jeune assistant au Grand Théâtre nous présente sa vision très ludique du Baron Tzigane.


Christian Räth © GTG / Nicolas Schopfer

Autant on connaît bien La Chauve-Souris, autant Le Baron Tzigane est méconnu. Et pourtant, si on réfère aux enregistrements, nombre d’airs, de valses, de csárdás, de polkas, nous sont familiers…
Oui, c’est une œuvre populaire dans les pays germanophones, mais un peu délaissée ici. Je crois qu’elle était mieux connue voici quelques décennies. Après-guerre, on la jouait souvent, il y en a un célèbre enregistrement dirigé par Otto Ackermann avec Elisabeth Schwarzkopf et Nicolaï Gedda, et plusieurs films en ont été tirés, en l’adaptant ou la déformant passablement, comme c’était l’usage avec le répertoire d’opérette, qu’on traitait avec désinvolture. Aujourd’hui, La Chauve-Souris prend toute la lumière, sans doute parce que son livret est moins inscrit dans un contexte historique que tout le monde a un peu oublié. Je suis allemand, donc le Baron Tzigane fait partie de mon background, même si je connaissais d’avantage la musique que l’intrigue avant que Tobias Richter ne m’ait proposé de monter cette œuvre.

Finalement, vous vous êtes laissé tenter par sa proposition, mais, vous aussi, vous élaborez votre propre version, et vous choisissez une option qui va à rebours des usages actuels, c’est-à-dire que vous donnez non pas Der Zigeunerbaron, mais Le Baron Tzigane : vous le proposez en français.
Oui, nous aussi nous faisons quelques coupes, d’abord parce qu’il y a certains passages qui sont un peu désuets, mais avant tout pour assurer le tempo et la fluidité de l’action dramatique. Donc nous avons, avec Agathe Mélinand, élaboré notre version, surtout pour les passages en dialogue. Pour les passages chantés, nous conservons la version française souvent utilisée jadis et naguère - qui est d’ailleurs musicalement identique à la version allemande. Pourquoi le français ? C’était d'abord un souhait de la direction du Grand Théâtre, qui nous a semblé légitime pour une œuvre pratiquement inconnue du public aujourd’hui, et spécialement dans le contexte d’une comédie. Cela permet tout simplement au public une compréhension immédiate du texte et de suivre l’action sur scène sans le détour par les surtitres.

La création date de 1885. Elle s’inscrit dans un contexte précis, à savoir le désir de François-Joseph de cimenter l’union de l’Autriche et de la Hongrie.
Si Der Zigeunerbaron fut alors un énorme succès, ce fut tout d’abord à cause de la musique de Strauss, mais aussi à cause de l’intrigue, dans laquelle le public saisissait les allusions à la réalité politique et sociale de son époque, notamment les conséquences du “Compromis”, der Ausgleich, entre l’Autriche et la Hongrie de 1867. Ce contexte historique est mal connu aujourd’hui, le fait que le compromis devait être confirmé tous les dix ans, que par conséquent il devait l’être en 1887, deux ans après la création du Zigeunerbaron. Au-delà de cette situation particulière, Le Baron Tzigane est évidemment, aussi et surtout, le reflet des conventions, des mœurs, de la morale, des clichés et des préjugés de la société de son temps.

Donc Johann Strauss fils était tombé sur une nouvelle d’un romancier hongrois célèbre à l’époque et aujourd’hui encore, une sorte d’Alexandre Dumas magyar, Mór Jókai. Cette nouvelle intitulée Sáffi, se déroule au XVIIIème siècle, peu après que le territoire hongrois a été libéré de l’occupation ottomane. Et Strauss demande à son ami Ignaz Schnitzer, journaliste issu de la minorité juive germanophone de Pest, et traducteur notamment de Sándor Petófi, de lui en tirer un livret. La question des nationalités est donc au cœur de la création du Zigeunerbaron ?
Evidemment ce contexte particulier est un peu lointain pour nous, même si la question d’un pays ou d’une société multiculturelle et multi-ethnique est toujours d’actualité. Dès lors se pose une question, qui d’ailleurs revient chaque fois qu’on monte un opéra, ou une pièce : quelle importance a l’aspect historique de la pièce aujourd’hui ? Est-ce qu’on rend justice à l’œuvre et à ses personnages en suivant chaque détail du livret à la lettre ? Ou est-ce qu’on tente de la "re-découvrir" sous une autre lumière et de mettre en avant des aspects qui nous parlent aujourd’hui. Pour le Baron Tzigane nous avons tout de suite décidé de nous éloigner d’un réalisme pittoresque ou folklorique.

L’argument du livret, c’est le retour après un exil de vingt-cinq ans d’un jeune aristocrate hongrois, Sándor Barinkay, dont les parents ont été chassés par les Autrichiens, quand ils ont vaincu les Turcs en 1697. Les Barinkay ont été spoliés de leurs terres, qui sont usurpées par un éleveur de porcs nommé Zsupán. Au début de la pièce, on voit un jeune paysan Ottokar, fouiller les ruines du château à la recherche d’un trésor que les Barinkay auraient caché avant de s’exiler.

Survient alors Sándor, qui veut récupérer ses biens. Ce qui ne plaît pas à l’éleveur de porcs. Pour faciliter les choses et éviter toute dispute territoriale entre voisins, les deux hommes conviennent que Sándor se mariera avec Arsena, la fille de Zsupán, qu’il n’a pourtant encore jamais rencontrée. Mais voilà ! Arsena est secrètement amoureuse d'Ottokar, le fils de sa gouvernante Mirabella. Comme elle est fine mouche et pour gagner du temps, elle exige que le mari qu'on veut lui donner soit au moins baron, ce qui n’est évidemment pas le cas de Barinkay.
Par ailleurs, il y a sur le domaine un groupe de tziganes, dont le personnage principal se nomme Czipra, que chantera Marie-Ange Todorovitch. Czipra a une fille, la Sáffi, qui donnait son nom à la nouvelle de Mór Jókai. Après avoir été repoussé par la capricieuse Arsena, Sándor va alors choisir de tomber amoureux de Sáffi, à la grande fureur de l’usurpateur Zsupán et de sa tribu. Du coup, les Tziganes vont reconnaître Sándor Barinkay comme leur chef, en le nommant baron, le fameux "baron tzigane".

En somme, c’est une intrigue de comédie, avec, en arrière-fond, l’exil, la spoliation, le déracinement, etc. Des mots et des questions que nous entendons chaque jour, dans des contextes qui n’ont rien à voir avec la comédie.
Je pense que toute comédie a toujours ou doit avoir un fond sérieux, inquiétant ou parfois même tragique. Seulement au lieu d’en pleurer, on choisit d’en rire. Et c’est le défi auquel nous sommes confrontés : comment être à l’unisson de la musique, qui est brillante, légère, joyeuse, pleine de charme, et mettre en évidence les connotations contemporaines du livret.
Bien sûr, pour un public d’aujourd’hui certains aspects historiques de ce livret n’ont plus beaucoup de signification, mais il y en a d’autres qui sont toujours d’actualité, par exemple le thème de la réussite matérielle et de la "chasse au trésor", la recherche de pouvoir et de célébrité, la tension sociale entre les riches et les pauvres, la guerre des sexes ou la guerre tout court, voilà des thèmes omniprésents aujourd’hui, que ce soit dans l’art, les spectacles ou sur les chaines d’info ! Strauss et son librettiste Schnitzler ont un regard critique, moqueur, satirique sur leurs personnages et ils mettent à nu leurs défauts, leur hypocrisie, leurs ambitions et leurs obsessions.

Il y a un autre détail assez intrigant, ou cocasse si on pense au contexte politique autrichien actuel, c’est qu’au deuxième acte la bohémienne révèle que le père de Sáffi n'est autre que le dernier Pacha de Hongrie !
Voilà, c’est le genre de surprises que nous réserve le Baron Tzigane et auxquelles on réfléchit quand on découvre cette œuvre. Récemment, j’ai monté le Macbeth de Verdi à la Staatsoper de Vienne, ou auparavant Tristan et Isolde, et Fidelio à Dallas, ou Falstaff à Washington. Là, on a forcément à l’esprit plusieurs références et on vient s’inscrire dans une longue histoire. Ou L’Italienne à Alger, que j’ai monté à Portland en 2016, et qui pose des questions analogues à celles du Baron Tzigane. La question principale ici, c’est celle de trouver le moyen de suggérer des choses parfois sérieuses ou graves tout en laissant la place à l’humour et la fantaisie.

À quoi va ressembler votre production genevoise du Baron Tzigane ?
Ah, je n’aime pas tellement lever le voile à l’avance, j’aime bien préserver la surprise… Mais enfin, disons que de nos jours tout ce qui se passe dans ce scénario se regarde comme un "jeu de société". Au sens propre comme au sens figuré… Les situations dramatiques, qui, au premier abord, pourraient sembler quelque peu désuètes et parfois incongrues, nous pouvons les lire comme les défis d’un jeu ou d’un concours auquel les personnages doivent participer et où ils ont à faire leurs preuves. Donc en élaborant la scénographie et les costumes de notre production du Baron Tzigane, nous nous sommes laissé inspirer par l’aspect grinçant, satirique et parfois absurde de la pièce. C’est pour cela que nous avons opté pour une approche ludique, en imaginant la scène comme un grand tableau de jeu de société sur lequel se déroulera l’action. Je ne vous en dirai pas plus…

Le Baron Tzigane de Johann Strauss fils, du 15 décembre 2017 au 6 janvier 2018 à l'Opéra des Nations

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