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Saison 18-19

Carmen ou l’insoutenable liberté de l’être

Entretien avec le directeur musical John Fiore


John Fiore © Jochen Quast

C’est un visage familier au Grand Théâtre, autant pour les équipes que le public. John Fiore a dirigé pour la première fois à Genève en 2009-2010, Parsifal. Cette fois-ci, il mènera Carmen pour l’Orchestre de la Suisse Romande, le Chœur du Grand Théâtre mais aussi la chorale d’enfants du Conservatoire (la Maîtrise). Moments folkloriques, instruments bohémiens, moments d’ensemble ou duos intimes, la partition de Bizet est riche, vive et touffue. Tentons d’y voir plus clair. Tête-à-tête avec la baguette.

Carmen est le 3ème opéra le plus joué au monde. À votre avis, pourquoi ?
Comme La Traviata et La Bohème, Carmen est d’abord une belle histoire et une belle musique. L’œuvre contient tout : des personnages passionnants, un cadre attirant, des interludes orchestraux magnifiques. Elle recèle aussi des airs très connus, que tout le monde a déjà fredonnés. Les personnages ont également une grande force : chacun peut s’identifier à l’un d’eux. On peut dire qu’il s’agit d’une histoire universelle, aidée par une partition très forte.

L’opéra de Bizet alterne moments légers et tragiques. Comment y parvient-il ?
Il faut d’abord rappeler que le destin de Don José est très sombre. Au départ, il s’agit d’un homme, jeune, gentil, innocent. À la fin, il est devenu violent, dangereux, assassin, un agneau devenu un être aux pires instincts primaires. Comment est-ce possible ? Au contact de Carmen, son âme a complètement changé. Carmen nous montre que l’attirance de l’un pour l’autre peut changer radicalement une personne, ici par la jalousie. Cette transition au 3ème acte en est presque terrifiante. D’ailleurs, une artiste qui chantait Carmen aux côtés de Jon Vickers devenait totalement terrifiée au moment d’entamer le 3ème acte...

Carmen fait jouer des musiques folkloriques. Pourquoi ?
C’est intéressant de voir combien les compositeurs français étaient intéressés par l’Espagne, notamment les impressionnistes, au premier rang desquels Debussy et Ravel. Mais c’est l’opéra de Bizet qui révèle le plus cette influence espagnole. D’ailleurs, j’espère que « Je vais danser en votre honneur » sera chanté avec les castagnettes sur scène.

Qui est Carmen, une héroïne ou une victime ?
La question se pose aussi pour Lulu. Pour moi Carmen n’est pas une victime : elle contrôle sa vie, de manière indépendante. Elle est elle-même, ne triche pas. Au fond, elle prend des risques en toute conscience, sûre de son pouvoir d’attirance sexuelle vis-à-vis des hommes qui en perdent leur bon sens. Chacun devrait accepter qui elle est, ce que fait Escamillo, à l’inverse de Don José.

Vous étiez à Genève en 2017 pour Norma mis en scène par Jossi Wieler et Sergio Morabito. Comment se passe votre collaboration avec Reinhild Hoffmann ?
Nous nous sommes vus deux fois à Berlin, où je dirigeais Tosca au Deutsche Oper. Nous avons discuté de manière constructive sur Carmen et nous sommes mis d’accord de retenir la version avec les dialogues plutôt que les récitatifs. En effet, cette version s’adapte bien au public romand, contrairement aux récitatifs qui conviennent à un public non francophone, comme j’ai pu le constater en dirigeant cette œuvre de Bizet au Metropolitan Opera. En plus, les dialogues donnent plus de liberté pour les chanteurs et donc pour le metteur en scène.

Quelles productions de Carmen aimez-vous ?
J’aime beaucoup la production de Jean-Pierre Ponnelle que j’avais découverte à Chicago avant de la diriger à Cologne dans les années 90. Dans cette mise en scène, il faisait chaud, on sentait le climat de l’Andalousie, le rythme était passionnant. Parmi les enregistrements, la version par Michel Plasson est l’une des plus belles, et j’aime celle par Lorin Maazel. Je crois que Reinhild aime beaucoup une version dirigée par Abbado, qui est toujours très bonne.

Carmen compte un chœur de garçons dans le premier acte. Comment travaillez-vous avec eux ? Est-ce un défi ?
S’ils sont bien préparés, c’est simple : ils doivent chanter sur une marche, avec un rythme facile à retenir, contrairement au chœur dans La Bohème, plus complexe. J’aime bien travailler avec eux ; ils apportent un autre son et un peu de légèreté.

Un dernier mot pour terminer ?
Je suis très content de diriger à l’occasion de la dernière saison pour Tobias Richter à Genève, une personne qui a toujours été très loyale. Vous savez, j’ai été, durant dix ans, le directeur musical du Deutsche Oper am Rhein Düsseldorf/Duisburg, à l’époque où il en était le directeur général. Je chérirai toujours mes années à collaborer à ses côtés.

Entretien réalisé par Olivier Gurtner

Carmen de Georges Bizet, 10 > 27 septembre 2018 à l'Opéra des Nations

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