Saison 18-19

Carmen ou l’insoutenable liberté de l’être

Un portrait de Reinhild Hoffmann


© GTG / Magali Dougados

Elle est libre, elle refuse les codes, non pas une rébellion agressive mais une envie légitime, celle d’être aussi libre que les hommes. Décrire Carmen comme femme fatale, envoûtante et envoûteuse, magicienne (sorcière ?), comme une séductrice violente, c’est se tromper lourdement. Elle ne veut rien moins que la même place accordée aux hommes. Malheureusement, l’égo masculin et la société ne le lui permettent pas, et elle le paiera de sa vie. Insoutenable liberté de l’être. Pour aller plus loin et comprendre la partition de Bizet, ACT-O propose un portrait de Reinhild Hoffmann et un focus sur trois étoiles vocales.

Carmen de Bizet investit la scène de l’Opéra des Nations, sous la houlette de Reinhild Hoffmann, une grande figure du mouvement chorégraphique allemand Tanztheater. Elle signe la mise en scène et la scénographie de cette nouvelle production présentée du 10 au 27 septembre. Si par malheur, le lecteur l’occasion d’apprécier un lever de rideau à l’Opéra des Nations, il pourra regarder en différé Carmen par les moyens de la RTS TV et grâce au précieux soutien de notre partenaire, la banque REYL.

Au départ échec retentissant – plusieurs représentations devant un Opéra Comique vide – source de chagrin pour Bizet, Carmen est désormais le 3ème opéra le plus joué au monde, derrière La Traviata et Die Zauberflöte. Comment expliquer un tel succès ? Un côté fascinant, l’autre folklorique, un drame du début à la fin, mais avec des moments légers... la romance Don José - Carmen se transforme en triangle amoureux avec l’entrée du torero Escamillo.

Expressive élégance
Ainsi pourrait-on décrire Reinhild Hoffmann, dans son travail comme sa gestuelle. Chez elle, tout est explicite, clair mais aussi gracieux et élégant. Un geste d’apparence simple, c’est beaucoup de travail, de préparation et de répétitions. Un terme anglais l’explique bien : effortless, en apparence. Les danseuses et danseurs du Ballet du Grand Théâtre s’en souviennent : en octobre 2017, Reinhild Hoffmann a travaillé avec eux Callas, une pièce comme une succession élégante et expressive de tableaux autour de la diva. En réalité, la parabole du cycle d’une vie – celle de tout un chacun– entre naissance, émergence, gloire et crépuscule.
Élève de Kurt Jooss, fondateur de l’approche du Tanztheater, elle relaie sa vision à travers l’Europe, d’abord en tant que directrice de compagnies, puis en tant que chorégraphe et metteure en scène. Cette vision consiste à mêler plus activement la danse et le jeu d’acteur, l’interprète est acteur et danseur, ce qui permet d’élargir le contexte d’écriture théâtrale ou chorégraphique. Ses moyens sont souvent peu nombreux, simples mais travaillés donc très efficaces. Elle ne signe pas des chorégraphies, mais des pièces. Avec Johann Kresnik, Gerhard Bohner, Pina Bausch et Susanne Linke, elle participe à ce grand mouvement et prend en 1978 la direction du Bremer Tanztheater puis le Theater Bochum.

D’abord chorégraphe, Reinhild Hoffmann travaille également la mise en scène, notamment Don Giovanni, Tristan und Isolde, Salomé, Dialogues des Carmélites ou encore Iphigénie en Tauride. Son regard sur Carmen ? « C’est d’abord un appel à la liberté, d’une femme qui veut simplement vivre comme elle l’entend. Et pourtant elle en paiera le prix. » La partition de Bizet, le livret de Meilhac et Halévy, elle les perçoit comme plus légers et joyeux que la nouvelle de Prosper Mérimée. Et pourtant, la fin reste tragique, violente et injuste. Sa phrase la plus importante ? « Chien et loup ne font pas toujours bon ménage », comme une manière d’affirmer que Don José et Carmen ne peuvent pas s’entendre. Rendez-vous à l’Opéra des Nations pour se faire sa propre opinion.

Ekaterina Sergeeva
Carmen, elle l'a déjà chantée. La saison dernière à l’opéra d’État de Novossibirsk. Tout comme Olga dans Eugène Onéguine, au Deutsche Oper Berlin et au théâre Mikhailovsky de Saint-Pétersbourg, sa ville natale. Ekaterina Sergeeva s’est également produite avec un autre natif de la Venise du Nord, Valery Gergiev. Les habitants de la cité bâtie par Pierre Le Grand se rappellent sa « Habanera » de Carmen chanté en plein air devant l’Ermitage. Passée par l’académie du Mariinski, la mezzo-soprano continue de se produire en Russie et dans les festivals européens, comme Glyndebourne et les Tiroler Festspiele. La scène des Nations sera sûrement un tremplin pour renforcer l’envol de l’artiste.


© DR

Sébastien Guèze
Il avait été Rodolfo dans la production signée Matthias Hartmann en 2016-2017, aux côtés de Ruzan Mantashyan (mythique Marguerite à la robe de diamants). Il sera Don José face à Ekaterina Sergeeva. Prise de rôle de Werther en 2017, Don José à Genève en 2018, Sébastien Guèze enchaîne les défis. Ce diplômé du Conservatoire de Paris, prix du public et second prix au concours Operalia orchestré par Plácido Domingo, le ténor français écume les scènes, notamment La Fenice, l’Opéra Comique, Avignon, La Monnaie, Opéra de Dresde, etc. Une belle occasion de le revoir à l’Opéra des Nations.


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Ildebrando D’Arcangelo
Grande figure du monde opératique, entre le Metropolitan Opera, l’opéra d’État de Vienne, le baryton-basse italien revient à Genève, après avoir campé le Comte Almaviva dans Le Nozze di Figaro mis en scène par Tobias Richter, en 2017. Don Giovanni, Méphistophélès, Don Pasquale, Figaro... Ildebrando D’Arcangelo maîtrise les piliers du répertoire. Avec son timbre grêlé, sa présence scénique décontractée et puissante, il jouera Escamillo, le torero qui tente puis séduit Carmen, au grand dam du brigadier Don José. Gageons que le public romand saura lui réserver un bel accueil.


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Par Olivier Gurtner

Carmen de Georges Bizet, 10 > 27 septembre 2018 à l'Opéra des Nations

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