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Saison 18-19

Boris Godounov - Un thriller captivant

Entretiens avec Paolo Arrivabeni et Mikhail Petrenko.

Boris Godounov, une pièce emblématique de la tradition lyrique russe a été composé à une époque où le drame historique est le genre prédominant. Modeste Moussorgski dresse un portrait poignant de ce tsar usurpateur déchiré par le remord. Puisant dans la pièce éponyme d’Alexandre Pouchkine (1825), la musique transporte le spectateur dans un drame sombre, une histoire pleine d’intrigues parsemée de musique du folklore russe. Présenté à l'Opéra des Nations dans sa version d’origine (1869), ce récit, basé sur des faits historiques, narre la prise de pouvoir de Boris Godounov suite à l’assassinat du tsarévitch Dimitri (le fils d’Ivan le Terrible) ainsi que la chute de cet usurpateur. À cette occasion, le maestro, Paolo Arrivabeni, et le rôle-titre, Mikhail Petrenko, présentent quelques clés de lecture


Paolo Arrivabeni © DR

Maestro, décrivez-nous, en quelques mots, les éléments les plus marquants dans cet opéra.
C’est l’histoire d’un usurpateur, Boris Godounov, qui accède au trône suite à l’assassinat de l’héritier légitime. C’est un souverain, accablé de toutes parts, que la tourmente et les remords rongent. Ce qui rend l’histoire encore plus intense est qu’elle est basée sur des faits réels : le spectateur est plongé dans un flashback historique très dense. L’opéra n’est pas très long et l’action est très concentrée. Cette narration est sublimée par la musique qui alterne rapidement entre des scènes très douces, dans lesquelles Boris interagit avec ses enfants, et des scènes d’une violence extrême, dans lesquelles il est accablé par le peuple, accusé d’infanticide.

Comment réagissent les personnes qui ne connaissent pas l’œuvre ?
Dans le cas de Boris il faut savoir dépasser les clichés et les idées préconçues. C’est un opéra qui prend aux tripes, une œuvre forte.

Quand on parle de Boris Godounov il est souvent question de la version. Pouvez-vous, pour les néophytes, expliquer en quelques mots de quoi il s’agit ?
La première version de l’opéra a été composée par Moussorgski en 1869 – c’est cette version que nous présenterons à l’Opéra des Nations – mais il retouchera deux fois la partition en 1872 et 1874. Il y a des différences notables entre la première version et les deux autres, ce qui contribue à une lecture complètement différente de la pièce d’une version à l’autre. D’une part, dans la première version de l’œuvre, l’histoire se termine par la mort de Boris. Dans les deux autres versions le peuple se révolte après le décès de celui-ci. D’autre part, un acte complet (appelé « acte polonais ») est ajouté dans la seconde et troisième version : il s’agit d’une musique certes magnifique, mais c’est un long détour au niveau de la narration. En quelques mots, dans la première version l’action est concentrée sur Boris Godounov, ses tourments, sa chute, sa mort ; dans les autres, le peuple devient le protagoniste principal. J’affectionne particulièrement la version de 1869, car l’aspect incisif du discours dramatique est maintenu. De plus, terminer un opéra par la mort du rôle-titre est toujours un instant particulièrement fort et émouvant.

Ce n’est pas la première fois que vous dirigez cette pièce (Liège et Santander en 2010, Marseille en 2017). Qu’est-ce qui vous a marqué lors de la préparation de cet opéra ?
La partition est une mine d’informations. Malgré le temps que j’y consacre à chaque nouvelle production, je redécouvre à chaque fois des détails d’instrumentation et d’éléments dramatiques.
Je travaille avec une édition de la partition où tout est annoté ; les nombreuses indications de l’auteur me permettent d’évoluer à chaque interprétation. Je suis toujours ravi de redécouvrir la musique de Moussorgski.

En 2016-17, vous dirigiez La Bohème à l’Opéra des Nations. Moussorgski, Puccini, un monde les sépare, non ?
Certes, l’inspiration mélodique de Puccini diffère de celle de Moussorgski. Cependant, ils sont très semblables quant à l’intensité dramatique. On peut, par exemple, faire des parallèles entre la mort de Mimì et celle de Boris Godounov : même si la musique est très différente, la tension dramatique est similaire. Ce sont deux compositeurs qui savent s’adresser directement au cœur du public.


Mikhail Petrenko © Alexandra Bodrova

Et vous, Mikhail Petrenko, pourquoi recommandez-vous aux spectateurs de découvrir Boris Godounov ?
À l’opéra il y a quatre courants principaux : les opéras italiens, allemands, français et russes. Boris Godounov est le chef-d’œuvre et l’héritage de la tradition russe. C’est un palier essentiel à la découverte de ce répertoire. Boris Godounov a une place particulière dans l’histoire de la musique, tout comme La Traviata ou Faust.

Pouvoir interpréter un rôle dans votre langue maternelle, un rôle aussi important, est-ce quelque chose de particulier pour vous ?
Boris est un rôle important pour n’importe quelle basse. D’ailleurs les Boris les plus convaincants ne sont pas forcément russophones. Cet opéra ne doit pas être perçu comme une succession de faits historiques faisant écho à une nation. Ce sont les différents éléments idéologiques et psychologiques qui sont particulièrement importants. La beauté de la pièce réside avant tout dans ce personnage déchiré et tourmenté par sa conscience.

Paolo Arrivabeni affectionne particulièrement la version de 1869 – qui sera présentée à l’Opéra des Nations – car l’action se concentre sur votre personnage. Et vous ?
C’est également la version que je préfère ! Par cette focalisation de l’action, l’œuvre devient plus dramatique. La narration dans cette première version est proche de celle d’un thriller captivant. Elle n’est pas interrompue par des détours dans l’histoire.

Boris Godounov est un rôle très hétéroclite : vous allez interpréter à la fois un chef d’État, un père, un assassin ou encore un fou. Est-ce difficile de garder une forme de cohérence tout en incarnant autant de facettes différentes ?
Cette diversité est un avantage, elle offre plus de substance
au rôle et énormément d’éléments avec lesquels construire son personnage. Avec une bonne direction d’acteur, cela crée une fluidité qui donne de l’épaisseur au personnage. Tous les ingrédients nécessaires sont dans la partition, il suffit de s’en imprégner. C’est ce qui fait le génie de Moussorgski.

Ce n’est pas votre premier Boris Godounov, mais vous n’avez pas toujours interprété le rôle-titre. Le fait d’avoir perçu l’œuvre par le biais d’autres personnages vous a-t-il donné une vision différente de l’opéra ?
Les productions me plongent, d’une certaine manière,
dans un univers distinct, où tous les personnages ont leur propre monde. De plus, chaque représentation est une nouvelle expérience de la pièce. Du coup, peu importe le personnage qu’on y interprète, l’opéra par ses productions, ses représentations, crée un univers différent chaque jour.

Et Genève et l’Opéra des Nations ?
Lors de mon récital en juin 2018, j’ai eu l’occasion découvrir cet écrin de bois. J’ai adoré cet espace temporaire qui a des airs de festival et le public a été particulièrement enthousiaste. Je me réjouis de revenir à Genève et espère y retrouver le même engouement. 

 

Entretiens réalisés par Tania Rutigliani


Boris Godounov de Modeste Moussorgski, 28 octobre > 15 novembre 2018 à l'Opéra des Nations

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