Saison 18-19

Deux femmes, deux passions

Cavalleria rusticana / I Pagliacci

Rendre le lyrique réel, ainsi travaille le courant vériste sur les consciences. Loin des grands mythes, des grandes figures historiques, il rapproche chanteur et spectateur, dans une communion intellectuelle et émotionnelle. Parmi les œuvres emblématiques qui l’incarnent, deux viendront à l’Opéra des Nations : I Pagliacci de Ruggiero Leoncavallo et Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni. 


© Andrea Ranzi

Deux figures italiennes du théâtre donnent corps à ces œuvres : Emma Dante et Serena Sinigaglia. La première vient avec une reprise de Cavalleria Rusticana, présentée au Teatro communale di Bologna, la seconde propose une nouvelle production d’I Pagliacci, après avoir mis en scène Il Giasone de Francesco Cavalli, donné pour la toute première fois au Grand Théâtre de Genève.

Elle est née à Palerme, elle a mis en scène des pièces en dialecte palermitain : Emma Dante aurait pu être une dramaturge vériste, puisqu’elle affirme « mon théâtre concerne la barbarie du monde ». Venue du théâtre, notamment avec sa compagnie Sud Costa Occidentale fondée en 1999 – Emma Dante fréquente aussi les plateaux d’opéra, comme La Scala en 2015 avec Carmen et plus récemment Macbeth au Teatro Regio de Turin. À Genève, elle a présenté à La Comédie Le Sorelle Macaluso, une chronique douce-amère qui dénonce la domination sur les femmes en Sicile.

Fondatrice, présidente et directrice de l’association pour la recherche en théâtre indépendant (ATIR), Serena Sinigaglia collabore avec de nombreuses scènes italiennes comme La Fenice où elle a mis en scène Tosca en 2014. Elle est également connue du public romand, puisqu’elle a mis en scène Il Giasone de Francesco Cavalli, donné pour la première fois au Grand Théâtre de Genève, puis repris à l’Opéra Royal de Versailles. Née à Milan, la metteuse en scène défend également un art engagé et impliqué, véhiculant de fortes valeurs. 

Cav/Pag, entre naturalisme et vérisme
Cav/Pag, c’est l’ambition de faire entrer la vraie vie dans une salle aux fauteuils de velours. Le vérisme tire ses inspirations du naturalisme français initié par Balzac et magnifié par la somme de Zola, les Rougon-Macquart, une « Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire ». Initié par Giovanni Verga, le vérisme italien qui veut présenter la vie quotidienne, parfois violente, sans fard, notamment avec un regard appuyé sur les vinti dalla vita (« les vaincus de la vie »). 

À l’opéra, Cavalleria Rusticana et I Pagliacci incarnent fortement le vérisme. Le premier a été composé par Pietro Mascagni (1863-1945), devenu mondialement célèbre à seulement 27 ans, grâce à la compétition lancée par l’éditeur Sonzogno pour un opéra court. Ses autres œuvres, parmi elles Amico Fritz (1891), Le Maschere (1901), Lodoletta (1917), Nerone (1935), tomberont dans l’oubli. Cavalleria Rusticana est une histoire d’amour, de jalousie et de vengeance mortelle conçue d’après Giovanni Verga (qui a également inspiré Visconti) avec de grandes mélodies, comme l’Intermezzo. Il sera plus tard fasciste italien en chemise noire, célébré par Mussolini et décrié par l’humaniste Toscanini, celui-là même qui refusa Bayreuth. 

Cavalleria Rusticana et I Pagliacci présente un même contexte : l’Italie du Sud, en Sicile pour le premier en Calabre pour le second ; une forte présence religieuse, avec les fêtes de Pâques chez Mascagni et l’Assomption chez Ruggiero Leoncavallo (1850-1919). Également édité par Sonzogno, le grand rival de Ricordi (éditeur de Verdi), M. Leoncavallo a composé une Bohème ignorée mais aura le privilège de voir son Pagliacci être le premier opéra italien jamais enregistré dans son intégralité. Par un étrange paradoxe, on le présente comme une figure du vérisme alors qu’il a voulu faire entrer les mythologiques œuvres de Wagner en Italie, avec un succès relatif. Avec son « Vesti la giubba », entre clown triste et show must go on, son bref opéra marque la musique mais aussi le cinéma, notamment Les Incorruptibles de Brian de Palma. 

Cavalleria Rusticana / I Pagliacci, du 17 au 29 mars 2018 à l'Opéra des Nations

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