Saison 18-19

Don Giovanni, victime de l'amour…

Entretiens avec Simon Keenlyside et Patrizia Ciofi


© Uwe Arens

El Burlador de Sevilla y combidado de piedra, Le Festin de Pierre ou le Fils criminel… Dom Juan a bel et bien connu mille vies comme il a séduit 1003 Espagnoles. Mozart en fera un véritable tube opératique, créé en 1787 à Prague, dans l’élégant Théâtre des États. C’est cette version que le Grand Théâtre de Genève se réjouit de faire partager avec le public, à l’Opéra des Nations. Pour comprendre Don Giovanni, cet abuseur pseudo-libertaire, et Donna Anna, cette femme à la recherche d’elle-même, entre épouse blasée et amante délaissée, mieux vaut échanger avec ceux qui l’incarnent sur scène à Genève : Simon Keenlyside et Patrizia Ciofi.

Combien de fois avez-vous interprété Don Giovanni ?
Simon Keenlyside Bonne question ! [rires] Au moins 250 fois. Mais la question est de savoir combien de fois j’ai réussi à rendre hommage au génie de Mozart et Da Ponte ? Pas même une centaine de fois…

Votre regard a-t-il évolué sur le personnage ?
SK Je ne suis pas le même chanteur qu’il y a 20 ans, que ce soit par mon physique, ma voix ou par ma vision du monde.
Celle-ci se reflète dans ma perspective sur l’œuvre.
Chaque nouvelle interprétation me permet de découvrir des aspects inattendus. Travailler avec différents metteurs en scène, collègues ou chefs d’orchestre fait évoluer le jeu et le chant. Dans cette idée, je trouve que chaque représentation est une nouvelle aventure, un jeu d’équilibriste entre les différentes énergies présentes sur scène ou dans la fosse.
S’il y a des milliers de combinaisons possibles pour une serrure à quatre chiffres, combien de combinaisons existe-t-il pour un opéra de plusieurs heures, 8 protagonistes principaux et des dizaines de musiciens ?.

Comment décrire Don Giovanni ?
SK Pour évoquer un personnage mozartien, il faut parler du contexte de composition. À l’époque, l’Europe s’éveille à de nouvelles notions de liberté et de responsabilité du citoyen.
Don Giovanni n’est qu’un outil pour aborder ces thématiques : la liberté et ses abus. La société européenne veut se détacher de l’ordre préétabli et des croyances culturelles désuètes.
On ne pas réduire le rôle de Don Giovanni à un simple séducteur, ce n’est que la couche de poussière sur la couverture du livre.

Donna Anna, victime, femme de caractère ?
SK Une femme ne peut-elle pas être et l’une et l’autre ? Dans cet opéra, tous les personnages féminins ont une couleur particulière et la musique reflète cette individualisation. Cela leur donne une dimension qui transcende la partition, comme si public faisait face à de véritables personnes, aux réactions inattendues et imprévisibles, notamment devant le catalogue d’abus de Don Giovanni.

Quelle place joue la séduction dans l’opéra de Mozart ?
SK L’air du catalogue chanté par le valet Leporello vante évidemment les conquêtes de son maitre, grand séducteur supposé. Cependant, il est intéressant de noter que Don Giovanni, malgré ses nombreuses tentatives, ne conclut jamais. Ses techniques de séductions se révèlent bien pauvres. Malgré son éducation et son argent, Don Giovanni reste une brute sans aucune classe. Au final, on remarque que les questions du pouvoir et d’abus des privilèges prennent le dessus et régissent l’œuvre. C’est ce qui la rend intéressante dans le contexte actuel : des « Don Giovanni » on en retrouve tous les jours dans les journaux.

Vos premiers souvenirs de Genève ?
SK Je conserve de merveilleux souvenirs de mes précédents passages dans cette ville. En 1993-94, j’y interprétais mon premier Papageno aux côtés de René Pape. Dans cette production, le mythique metteur en scène Beno Besson a beaucoup influencé ma vision du personnage. En 1996-97, j’ai eu l’opportunité de chanter le rôle-titre de Hamlet d’Ambroise Thomas aux côtés de Nathalie Dessay, une artiste incroyable. Mais Genève c’est surtout un cadre très inspirant par ses paysages impressionnants – son lac, ses montagnes et ses forêts.


© Jean-Pierre Maurin

Don Giovanni, héros ou bourreau ?
Patrizia Ciofi C’est un homme ! [elle rit]… avec tout ce que cela implique de bon et de mauvais !

Ce n’est pas votre première interprétation de Donna Anna…
PC Oh non, pas du tout ! J’ai même débuté ma carrière avec ce rôle, il faisait presque partie de mon quotidien. Je l’ai quelque peu délaissé pour me concentrer sur le belcanto et la musique baroque pour mieux retrouver ce personnage des années plus tard – entre autres à Covent Garden et à Berlin.

Votre manière d’interpréter le personnage a-t-elle évolué au fil des années ?
PC Bien que les productions auxquelles j’ai participé soient très différentes, la lecture du personnage de Donna Anna reste souvent similaire. C’est un personnage complexe, car tiraillé entre l’attirance et le désir de vengeance. D’une part, Don Giovanni la séduit et fait naitre une passion inattendue – à tel point, qu’elle repoussera même son fiancé, Don Ottavio ; d’autre part, c’est l’homme qui a tué son père. À l’âge de 20 ans, j’ai rencontré Donna Anna pour la première fois, et, au fur et à mesure de mes interprétations, je garde le même regard sur elle.

Qui est Donna Anna ?
PC C’est une femme à la recherche d’un amour passionnel, ce qu’elle ne ressent pas pour Don Ottavio. Elle est enfermée dans cette relation liée au regard des autres et de la société, comme par un amour rationnel. Don Giovanni lui fait prendre conscience de cette insatisfaction, de son besoin d’avoir une relation plus intense, profonde, voire irrationnelle. Il réveille en elle la passion. En quelques mots, Donna Anna est une femme à la recherche d’elle-même.

La passion voisine la vengeance…
PC Vengeance et passion se traduisent de manières très différentes pour les personnages féminins. Donna Elvira veut se venger d’un amant l’ayant abandonnée, Donna Anna de l’assassin de son père. Elle se sent tiraillée, entre son amour pour Don Giovanni, la culpabilité d’avoir entretenu cette relation qui a conduit à la mort de son père et le plaisir éprouvé à découvrir le monde sensuel offert par le séducteur. Son petit monde s’en est retrouvé bousculé. C’est ce tiraillement qui rend l’interprétation du personnage aussi fascinante.

La séduction joue un rôle important dans le mythe. Qu’en est-il de l’opéra ?
PC Beaucoup d’éléments se superposent dans cette œuvre ; la séduction n’en est qu’un. Il ne s’agit pas forcément d’un trait négatif. En revanche, la manière de séduire, cette habitude de trahir, d’abandonner, de mentir et de ne ressentir aucun remords interpelle et attire l’hostilité des autres personnages. La séduction de Don Giovanni est perverse car il conquiert ses proies puis les enferment dans des situations émotionnelles et physiques impossibles. Mais, comme dans tous les opéras de Mozart, rien n’est noir ou blanc ; l’importance réside dans les nuances. Ses œuvres donnent une lecture de la vie et de tous ses aspects : l’ironie, la mort, le pêché, l’humour, etc. Sa musique transmet des messages profonds ornés d’une touche de légèreté et d’ironie.

Quelle est votre relation à Genève ?
PC Je me réjouis de retrouver cette ville ! J’y ai interprété Norina (Don Pasquale, en 2006-07) et Violetta (La Traviata, en 2012-13). J’aime ces personnages, en particulier Violetta, qui est une femme de caractère. De retrouver Simon Keenlyside - qui fera un parfait Don Giovanni - sera également une belle aventure.

Entretiens réalisés par Tania Rutigliani

Don Giovanni, 1 > 17 juin 2018 à l'Opéra des Nations

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