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Saison 18-19

La beauté du diable

Entretien avec Georges Lavaudant par Charles Sigel.

Charles Gounod est né en 1818. Le Grand Théâtre de Genève célèbre ce bicentenaire en ouvrant son année 2018 avec une nouvelle production de son opéra le plus fameux, Faust, dans une mise en scène dans une mise en scène de Georges Lavaudant.


© DR

En somme, c’est un retour à Gounod que vous opérez…
Oui, puisque ma première mise en scène d’opéra c’était Roméo et Juliette, à l’Opéra de Paris, avec Barbara Hendricks et Neil Schikoff, et c’est un souvenir très beau, mais c’était il y a trente ans ! Là, c’est Faust que le GTG m’a proposé et j’en suis très heureux, même si c’est une sorte de gageure… C’est une oeuvre archi-connue, dont maints passages font partie de notre mémoire partagée, du moins pour nos générations… On croit la connaître, mais peut-être qu’on n’en connaît que des moments, les cinq, six, sept airs qu’on peut chanter dans sa salle de bain… Ce qu’il faut retrouver, c’est la ligne générale.

Or c’est une oeuvre composite, ce qui doit d’ailleurs plutôt vous intéresser, il me semble…
Oui, j’aime assez le mélange des genres, mais il faut se pencher sur elle avec loyauté. La dérision, c’est trop facile et c’est devenu un cliché, il y a de la dérision partout aujourd’hui. Là, il y a une balance à trouver, un équilibre entre une certaine distance ironique qu’on peut glisser ici ou là, et la sincérité de l’oeuvre. Et la sincérité de Gounod que je ne mets aucunement en doute.

Il y a un côté vieux-théâtre, qui ne doit pas vous déplaire… Avec ce personnage de Méphisto, qui me fait un peu penser à Frédéric Lemaître, à Pierre Brasseur dans Les Enfants du Paradis ?
Oui, c’est tout-à-fait cela : Méphisto se met en scène lui-même, il se compose un rôle, il prend distance, il dit « Je ferai de mon mieux pour n’ennuyer personne » avant de chanter la Ronde du veau d’or, il dit à Dame Marthe : « Votre mari est mort et vous salue », et il entreprend séance tenante de la séduire, et d’ailleurs elle se laisse faire… C’est une scène de vaudeville et il faut la prendre comme telle. Méphisto, on peut se servir de son côté Monsieur Loyal et de ses claquements de doigts pour emmener Faust d’un univers à l'autre. D’ailleurs c’est là qu’on voit que faire référence à Goethe comme on essaie parfois de le faire, eh bien ça ne tient pas du tout la route. A l’origine, c’est une pièce de Michel Carré jouée en 1850 sur un théâtre du boulevard, intitulée Faust et Marguerite, qui développe les personnages de Valentin et de Marthe, mais supprime l’infanticide. Il y a des passages bouffe, que Jules Barbier garde dans son adaptation, tout en ajoutant des moments tragiques, le dernier acte notamment. Cela donne un mélange d’opéra-comique et de grand opéra, mais il faut assumer ce manque d’homogénéité.

Vous évoquez Valentin, qui endosse vaillamment toutes les valeurs bourgeoises, toute l’idéologie du Second Empire…
Oui, la valeur militaire, le patriotisme, la famille, la piété, la panoplie complète ! Il chante « J’irai combattre pour mon pays, et si, vers Lui, Dieu me rappelle, je veillerai sur toi, ô Marguerite », mais quand il meurt, tué en duel par Faust, il la maudit en lui chantant : « Meurs ! Et si Dieu te pardonne, sois maudite ici-bas ! » Il faut endosser le fait que c’est une oeuvre créée en 1859 qui reflète à la fois son époque et les conditions de sa création, et encore une fois, la dérision est trop facile.
Même chose pour Faust : évidemment qu’on pourrait ironiser sur ce philosophe, recru de science, à deux doigts du suicide, qui, puisque Dieu ne répond pas à son appel, en appelle à Satan, pour qu’il lui redonne la jeunesse, et aussitôt le voilà qui chante « A moi les plaisirs, à moi les ivresses, à moi l’énergie des instincts puissants ! » La présence de Méphisto aide à estomper cette bouffée de grivoiserie. Marguerite elle-même n’est pas toute de pureté, qui, après sa très belle « Ballade du Roi de Thulé », a son moment de coquetterie face au miroir en se parant des bijoux de Méphisto… Il faut se dire qu’on est à l’opéra et qu’il y a là une logique autre, qui n’est pas psychologique, qui est proprement musicale. Et qu’il faut se laisser porter par elle.

Mais l’évolution de Marguerite, sa transfiguration, c’est le coeur même de cet opéra.
Et on l’a bien compris en Allemagne, où on l’a rebaptisé Margherete. C’est pour mettre l’accent sur le destin tragique de l’héroïne que nous nous sommes permis de supprimer le ballet, qui, aussi belle soit la musique, coupe le mouvement fatal. Marguerite, « ni demoiselle, ni belle », est séduite, puis abandonnée, elle met au monde un enfant, Méphisto la voue aux enfers, elle est maudite par son frère, elle tue son enfant, on la jette au cachot, elle devient folle, Faust survient, il s’est ravisé, il l’aime toujours, mais elle est appelée par une réalité supérieure, et quand se fait entendre le cantique de Pâques, elle meurt, mais son âme est sauvée. Le moment essentiel, c’est le duo du jardin, où l’action semble s’arrêter, moment difficile à mettre en scène d’ailleurs, où s’installe une émotion vraie, profonde, qu’on ne trouve pas ailleurs dans l’oeuvre. Emotion portée par la musique.

Gounod avait songé un temps entrer dans les ordres, il était inscrit au Séminaire de Saint-Sulpice, comme Des Grieux… Comment vous débrouillez-vous de la religiosité de Faust ?
Il y a ses convictions d’homme, convictions religieuses, qui sont réelles et que personne ne peut mettre en doute. Après, ce qui est toujours très beau chez les artistes, c’est qu’il y a un inconscient qui s’exprime, et peut-être Gounod se permettait-il des choses, des effusions moins en accord avec son catholicisme… Il y a un moment où le poète prend le dessus.

A quoi ressemblera votre mise en scène ?
Justement, il y a un moment capital au théâtre, c’est celui où, après avoir réfléchi, rêvé, sur le texte, on se retrouve face aux acteurs-chanteurs, à leur corps, et c’est bien à partir d’eux qu’on vérifie si ses intuitions, ce que je disais à l’instant sur le musicien-poète, si tout cela prend forme vivante. Je leur propose des choses et je suis tellement heureux quand les comédiens me font des suggestions. Un geste, une surprise, l’inattendu, un trouble, c’est cela le plus précieux.

Et quant à l’aspect visuel ?
Il y a la contrainte merveilleuse de cette scène de l’Opéra des Nations, sans cintres, ni dessous, ni dégagements, alors avec Jean-Pierre Vergier, mon complice de longue date, nous avons pensé à un décor qui sera le laboratoire de Faust, un peu dans l’esprit de l’architecture métallique, décor qui permettra à Méphisto de faire surgir les lieux successifs de l’action. Les costumes suggèreront une époque disons contemporaine, mais stylisée. C’est toujours cette idée de légère mise à distance, parce qu’on ne peut pas adhérer aujourd’hui aux valeurs du XIXème siècle qu’exprime Faust en restant au premier degré, il faut trouver une distance qui ne salisse pas la musique, ni l’esprit de l’oeuvre.

Il y a, en simplifiant, deux lignes dans votre travail : d’un côté la ligne Tchekhov-Shakespeare-Koltès-Genêt-Pirandello-Brecht, et puis une ligne plus légère : Labiche-Cyrano-Feydeau, et à l’opéra vous avez mis en scène Tristan et Isolde, ou La Tragédie florentine de Zemlinsky…
En effet, cela fait des choses très différentes, mais d’une part, j’ai commencé il y a longtemps… et puis d’autre part je suis attentif à ce que chaque spectacle ait son climat propre, son autonomie, son authenticité, en somme sa vérité. Je suis parfois agacé de voir des metteurs en scène emmener des oeuvres tellement loin de leur univers d’origine, comme pour se montrer beaucoup plus malins que leurs auteurs… Prendre un certain recul, avec élégance, oui, mais laisser aux oeuvres leur sève et leur profondeur d’écriture !

 

Faust de Charles Gounod, du 1er au 18 février 2018 à l'Opéra des Nations

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