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Saison 18-19

The Beggar's Opera - La première comédie musicale

Entretien avec le metteur en scène Robert Carsen


Robert Carsen © Felipe Sanguinetti

Créée en mars 2018, cette nouvelle production de The Beggar’s Opera (L’Opéra des gueux) réunit Robert Carsen et William Christie pour explorer un monde cynique dans lequel cupidité capitaliste, crime et injustice sociale sont les normes. Ce ballad opera est une pièce de théâtre écrite par John Gay entremêlée de chansons populaires de l’époque, arrangées par Johann Christoph Pepusch et dont certaines ont pu être attribuées à Purcell ou Händel. Dès la première en 1728, The Beggar’s Opera est un succès ! L’histoire a donné lieu à de nombreuses reprises et adaptations, dont la plus connue est Die Dreigroschenoper (L’Opéra de quat’sous, 1928) de Kurt Weill et Bertolt Brecht. Un conte férocement satirique, qui place l’action parmi les voleurs, les proxénètes et les prostituées de Londres, remis au goût du jour par un duo épique du monde de l’opéra.

Pouvez-vous dire quelques mots sur ce ballad opera peu connu du public ?
Au début du XVIIIème siècle, l’opéra italien, fraîchement débarqué en Angleterre, devient LE spectacle à la mode – le Rinaldo de Händel posant la première pierre à l’édifice. The Beggar’s Opera est une réponse satirique à cet engouement pour un spectacle dans une langue que personne ne parlait, extravagant dans sa machinerie et ses costumes et dont les héros étaient des castrats. Une volonté se crée de proposer une pièce qui soit plus à l’image des Londoniens : quitte à courir dans un théâtre, autant aborder des thématiques plus locales. Ce n’est donc pas un opéra, mais une pièce de théâtre parsemée de musique populaire existante, dans laquelle les figures archétypales tels que les rois, les dieux ou les magiciens sont remplacés par des prostituées, des voleurs et des politiciens corrompus. John Gay reprend donc des chants anglais, écossais, irlandais (parmi lesquels quelques mélodies de Händel et Purcell) et y ajoute des paroles qui collent à son histoire. La première comédie musicale est née ! Au départ les chants étaient pensés pour être interprétés a capella, mais rapidement il s’associe à Johann Christoph Pepusch pour arranger la musique de manière à intégrer des instrumentistes. La seule pièce de musique dont il subsiste une partition est l’Ouverture. Pour l’autre soixantaine de chants, il ne reste que la ligne mélodique et quelques annotations pour la basse. Il est dès lors difficile de connaître l’effectif exact. Nous avons opté pour un orchestre composé d’une dizaine de musiciens. Ceux-ci, même si une partition a été arrangée pour l’occasion, improvisent chaque soir – une sorte de jazz baroque. Quant aux personnages, nous avons choisi de prendre des comédiens qui savent chanter plutôt que des chanteurs lyriques – à l’image des choix de l’époque. À tout cela j’ajoute ma touche personnelle : la danse – quitte à faire une comédie musicale autant insérer de la chorégraphie. Le dernier élément, les parties de texte parlé, a été arrangé par notre dramaturge Ian Burton. Afin de garder le sens originel du texte, les références ont été adaptées à une situation contemporaine. On est toujours à Londres, mais en 2018. Il ne faut pas prendre cette pièce trop au sérieux, l’enfermer dans son texte et sa forme originelle, la mettre sous verre dans un musée. Pour qu’elle garde son sens il faut l’adapter au monde moderne pour que chaque spectateur puisse former son opinion personnelle. C’est une pièce qui doit amuser le spectateur, pour qu’il puisse rire, il faut qu’il s’identifie à ce qui se déroule sur scène.

Et la morale dans cette histoire ?
La morale est totalement bouleversée et renversée. The Beggar’s Opera est un monde où la corruption et l’égoïsme sont la norme,
ce qui, je l’espère, n’est pas le cas dans ce bas monde. Mr et Mrs Peachum, par exemple, craignent par-dessus tout que leur fille se marie. Ils sont horrifiés à l’idée qu’elle devienne victime de la moralité de la classe moyenne. Elle peut fréquenter qui elle veut, peu importe, du moment qu’elle ne se marie pas. Il est peu probable qu’au XVIIIème siècle ce discours soit la norme pour des parents [il rit] ! On peut également citer comme exemple Macheath : c’est un criminel qui d’un bout à l’autre de la pièce est toujours sur le point de se faire pendre et/ou de séduire une femme. On a donc le personnage principal qui, d’une part joue les Robin des Bois en volant les riches pour distribuer aux pauvres (ce qui le rend particulièrement sympathique) alors que d’autre part, avec les femmes, son comportement n’est pas vraiment #MeToo compatible (ce qui le rend moins sympathique). Est-ce un héros, un anti-héros ? Difficile à dire. Je laisse donc à chaque spectateur le loisir de se former sa propre opinion quant à ce qui est moral ou immoral.

Et cette production ?
C’est un projet qui a vu le jour au Théâtre des Bouffes-du-Nord. William Christie et Olivier Mantei ont conceptualisé le projet et m’ont demandé de les rejoindre. J’ai toujours adoré cette pièce, elle me fascine par son sujet mais aussi par l’importance qu’elle a dans l’histoire de la musique et du théâtre en Angleterre. Pour les décors, vu que la pièce parle de voleurs et de leur butin, la scène donne l’impression d’être un entrepôt de biens volés fraîchement tombés d’un camion.

Que pouvez-vous nous raconter à propos de votre collaboration avec William Christie ?
Cela fait 25 ans que nous explorons Händel, Rameau, Mozart, Campra et tant d’autres ensemble. Nous avons la même conception artistique : elle se base sur l’idée que toute musique est moderne. Même si le répertoire est baroque, nous abordons les pièces comme si elles étaient le fruit d’un compositeur contemporain. Nous ne mettons pas de gants de velours pour aborder un manuscrit, nous nous salissons les mains et revisitons et adaptons chaque pièce au public d’aujourd’hui. On est sur la même longueur d’onde, un élément indispensable pour monter des opéras.

William Christie et Les Arts Florissants
Claveciniste, chef d’orchestre, musicologue et enseignant, William Christie est un maître incontesté du répertoire français des XVIIème et XVIIIème siècles, qu’il explore et fait découvrir au public notamment grâce à son ensemble de chanteurs et d’instrumentistes voué à la musique baroque : Les Arts Florissants. Christie fonde l’ensemble en 1979, mais connaît la consécration avec Atys de Lully, joué en 1987 à l’Opéra Comique. Il exhume des partitions et propose au paysage musical français un répertoire jusqu’alors méconnu. Christie et Les Arts Florissants présentent une centaine de concerts par année en France tout en jouant un rôle important d’ambassadeur de la culture française à l’étranger. Leur attachement à la musique française ne les prive pas d’explorer un répertoire baroque vaste allant de Monteverdi à Purcell, en passant par Mozart ou Bach. Au-delà de leur place de pionniers dans la redécouverte du répertoire baroque et de leur riche patrimoine discographique, l’ensemble et son chef ont également mis en place, ces dernières années, plusieurs actions de formations pour les jeunes musiciens. Que ce soit par l’Académie biennale du Jardin des Voix (2002) ou le programme Arts Flo Juniors (2007), les jeunes musiciens ont ainsi l’opportunité de découvrir le monde baroque. Pour autant, Christie et Les Arts Florissants ne s’adressent pas uniquement à un public de niche : de nombreuses actions sont mises en place pour s’ouvrir et attirer de nouveaux auditeurs. Pour cette production les talents d’improvisateurs des musiciens des Arts Florissants feront revivre chaque soir la partition, au point que Robert Carsen les définit ainsi : « des jazzmen baroqueux ».


© Patrick Berger

Entretien réalisé par Tania Rutigliani


The Beggar's Opera de Johann Christoph Pepusch, 3 > 7 octobre 2018 à l'Opéra des Nations

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